
Profil des féminicides au Brésil
il y a quelques jours, une agitation inhabituelle régnait dans ma rue (nb: je vis depuis 9 ans à Goiânia, la capitale de l'Etat de Goiás) avec la présence de plusieurs véhicules de police et un attroupement de personnes devant un immeuble. Par des voisins et en lisant la presse le lendemain, j'ai appris qu'un homme avait poignardé sa compagne à la suite d'une dispute motivée par la jalousie. La dispute avait éclaté parce que la femme avait tenté de consulter son téléphone portable, le soupçonnant d'infidélité. Un article de presse mentionnait qu'il s'agit du dix-neuvième féminicide depuis le début de l'année 2026 dans l'Etat de Goiás et j'ai voulu en savoir un peu plus sur les statistiques des féminicides au Brésil.
"Portait des Féminicides au Brésil" publié ce 8 mars 2026
Bien m'en a pris puisque en effectuant des recherches sur internet, j'ai découvert que ce 8 mars 2026, lors de la Journée internationale des Droits des Femmes, le Fórum Brasileiro de Segurança Pública, l'organisme de référence en matière d'analyse et de publication de données sur la criminalité et la violence au Brésil, a publié un rapport intitulé "Retrato dos Feminicídios no Brasil" (Portait des Féminicides au Brésil). Les données de ce rapport d'une trentaine de pages constituent la base de cette chronique.
Une loi de 2015 reconnaît la nature spécifique du féminicide au Brésil
La violence est présente dans le quotidien des Brésiliennes, du harcèlement moral et sexuel au féminicide, différentes formes de violence marquent le vécu des femmes de tous âges dans le pays. Le problème est si grave qu'une loi promulguée le 9 mars 2015 reconnaît la nature spécifique du féminicide. Le féminicide est défini comme le meurtre d'une femme commis en raison de son sexe dans un contexte de violence domestique et familiale, ou de mépris/discrimination à l'égard des femmes. Le féminicide constitue une circonstance aggravante du crime d'homicide, ce qui alourdit la peine encourue et empêche la libération sous caution.
Le nombre de féminicides est en constante augmentation
La série statistique des féminicides au Brésil a débuté en 2015, année où ce crime a été inscrit dans le code pénal. Cette année-là, 449 cas ont été enregistrés, un nombre qui a pratiquement doublé en 2016, avec 929 victimes et a continué de croître pour atteindre le record de 1.568 femmes assassinées en raison de leur sexe en 2025. Entre la promulgation de la loi en mars 2015 et fin décembre 2025, 13.703 féminicides ont été commis au Brésil. En 2025, le taux de féminicide pour 100.000 femmes s'établit à 1,43. A titre de comparaison, ce taux était de 0,31 en France en 2023.
Le rapport précise que d'autres crimes contre les femmes, tels que les menaces, le harcèlement, les violences psychologiques, les coups et blessures, le viol et les tentatives de féminicide, ont également connu une augmentation constante ces dernières années.
Concernant les décès violents de femmes, on observe une diminution des homicides et une augmentation des féminicides: moins de femmes sont tuées dans un contexte de violence urbaine (conflits armés, conflits liés au trafic de drogue...) et davantage dans un contexte domestique, familial ou affectif.
Contrairement aux violences urbaines, plus sensibles aux politiques de sécurité publique traditionnelles, les violences domestiques sont fortement influencées par des facteurs structurels tels que les inégalités de genre, les schémas culturels de domination masculine ou le contrôle coercitif. Des hommes tuent des femmes avec lesquelles ils entretiennent ou ont entretenu des liens intimes, dans des contextes où l'autonomie féminine est perçue comme une menace pour l'autorité masculine. Selon les auteurs du rapport, le féminicide est la manifestation extrême d'un régime d'inégalité qui structure les relations entre hommes et femmes dans la société brésilienne.
Qui sont les victimes, comment sont-elles tuées et qui sont les agresseurs?
Pour répondre à ces questions, le Forum Brésilien de la Sécurité Publique a analysé les 5.729 cas de féminicides recensés entre 2021 et 2024.
- 62,6 % des victimes de féminicides étaient des femmes noires, contre 36,8 % de femmes blanches. Le rapport explique que les femmes noires sont, en moyenne, plus exposées à la vulnérabilité socio-économique, ont un accès plus limité aux services de protection publique et sont davantage présentes dans des territoires marqués par la précarité institutionnelle.
- La moitié des victimes avaient entre 30 et 49 ans. Il s'agit donc de femmes en pleine force de l'âge, souvent responsables du soutien de leur famille et de la prise en charge de leurs enfants, voire d'autres personnes. La tranche d'âge des 30-39 ans représente à elle seule 28,3 % des cas, suivie par celle des 40-49 ans (21,7 %). Bien que les adolescentes et les enfants figurent également parmi les victimes (5,1 % avaient moins de 17 ans), le féminicide touche principalement les femmes adultes, en couple ou récemment séparées.
- Entre 2021 et 2024, 59,4 % des victimes ont été tuées par leur partenaire et 21,3 % par leur ex-partenaire. D'autres membres de la famille représentent 10,2 % des cas. Les inconnus représentent 4,9 % des occurrences. Plus de 8 féminicides sur 10 sont donc commis par des hommes qui entretenaient ou avaient entretenu des liens affectifs intimes avec la victime.
- Concernant le lieu du crime, 66,3 % des affaires se produisent au domicile de la victime. Les voies publiques arrivent en deuxième position, avec 19,2 % des cas. La place prépondérante du domicile comme lieu du crime est un autre élément qui révèle que nous sommes confrontés à une violence ancrée dans la sphère domestique, au sein des relations affectives et familiales.
- Une arme blanche a été employée dans 48,7 % des cas, tandis qu'une arme à feu était présente dans 25,2 % des situations. La prédominance des armes blanches suggère des situations de confrontation directe au sein du foyer, avec des armes disponibles à l'intérieur même du domicile.
